Ateliers thématiques | Les équipes du quadriennal 2006-2009

~ Guérison, remèdes et pratiques de santé

Coordination : Ines G. Županov et Caterina Guenzi

 

 

Comment et à quel point les pratiques de guérison, traditionnelles et modernes, populaires et savantes, en Asie du Sud sont-elle liées aux pratiques religieuses?  Considérons d’abord une question plus générale : comment la croyance et la guérison s’inscrivent-elles sur le corps individuel et social ? Les questions d’hygiène corporelle ne sont-elle pas toujours mêlées aux questions religieuses, voire spirituelles, dans la pensée médicale classique en Inde? La possession, la magie noire, l’astrologie ne sont-elles pas souvent des stratégies de santé perçues comme parallèles aux remèdes issus de la médecine allopatique ?

Ces questions rapidement évoquées ici ne sont que des premières suggestions, car les pistes de recherche qui s’ouvrent  sont naturellement multiples et plus riches. Notre travail d’équipe s'appuiera sur des approches interdisciplinaires, mais il est toutefois important de souligner qu’il s’agit d'étudier les phénomènes médico-religieux dans un registre à la fois culturel et politique. On croisera ainsi des perspectives empruntées à l’anthropologie, anthropologie médicale, l’histoire, l’ethnobiologie, l’ethno-pharmacologie, la psychologie ou l'écologie. Autour d’une problématique éventuellement  très vaste, on privilégiera  trois volets de recherche:


Les pratiques médico-religieuses au pluriel. Pathologie culturelle, hygiène sociale, stratégies éclectique


On tentera de cerner,  au plus près et de manière concrète, les connaissances et les pratiques des traditions plurielles de la médecine indienne, pour s’interroger sur les modèles religieux qui les inspirent ouvertement ou clandestinement. Attitude plurielle vis-à-vis du diagnostic, du traitement et de la guérison dans le contexte de la médecine populaire (folk medicine) ne manque pas d'études par les anthropologues (Beals, Nichter, etc.). Les conceptions socio-religieuses jouent un rôle crucial dans cette négociation culturelle dans laquelle le patient avec son entourage familial et les guérisseurs (vaidya, astrologue, etc.) s'efforcent d'établir une causalité, une étiologie en vue d'une thérapie efficace. En terme de causalité on découvre un monde multiple d'agents maléfiques et surnaturels. Les spécialistes médico-religieux, par exemple, les médiums ou les chamans s'appuient, d'après Nuckolls, sur les "schemata" ou les "scripts" causaux (causal schemata or causal scripts) pour identifier les pathologies, provenant le plus souvent d'une transgression communautaire.

Les liens entre, d'une part, la maladie touchant le corps individuel ou, quand il s'agit des épidémies, le corps communautaire et, d'autre part, le trouble ou la rupture dans l'ordre social sont très souvent identifiés et inscrits dans un registre religieux. Les pratiques rituelles ne sont pas dirigées uniquement vers le patient, mais vers la communauté entière. Les liens de solidarité se renouent précisément au moment de la maladie. La société rurale, de même qu'une bonne partie de la société urbaine en Inde, place la maladie simultanément sur au moins deux registres de causalité: causes naturelles (régime diététique, vent, froid, chaleur, germes, etc.) et causes surnaturelles (esprits, bhuta, la Déesse, etc.). Notre enquête vise à comprendre comment (pourquoi, dans quelle mesure) les systèmes parallèles de santé utilisent un idiome religieux (dans toute sa diversité) tout au long du processus de guérison (diagnostic, étiologie, thérapie, explication). Les enjeux et les stratégies culturels dans ce contexte seront au centre de notre débat.  

Une autre problématique qui nous intéresse est l'utilisation des plantes médicinales ou des substances hallucinogènes ou narcotiques, dont l'importance dans la médecine populaire est souvent associée aux usages spirituels. Les résultats acquis par les disciplines innovantes telles que l'ethno-pharmacologie ou l'ethno-medicine nous semblent importants dans le cadre de cette recherche.

 

Les pratiques médico-religieuses à la croisée des empires coloniaux en Asie du Sud

                         
Les systèmes médicaux tels qu’ils se profilent au cours des siècles en Asie du Sud sont en relation avec le développement des systèmes de pensée philosophique et religieuse. Les pratiques de santé et de guérison sont aussi liées, d'une manière ou d'une autre, aux systèmes codifiés par l'écrit ou transmis oralement de maître à disciple. Il ne s'agit pas ici de s'attarder sur une description des traditions médicales comme si elles étaient des systèmes fixes et homéostatiques. On suivra plutôt les pistes ouvertes par Francis Zimmermann dans son travail sur la médecine ayurvédique au Kerala, en réfléchissant aux traditions médicales comme mobiles et ouvertes à l'innovation, mais arrimées  à une "grammaire" donnée. La compétition et l'échange entre ces diverses traditions se compliquent avec l'émergence des forces et des états coloniaux.  Quels en sont les résultats et comment penser la rencontre entre ayurvéda, siddha, unan-i tibb, ainsi qu’entre les pratiques populaires et des systèmes importés ou imposés? Une direction de réflexion est, par exemple, la rencontre avec la médecine galénique, dans sa version catholique,  introduite  en Inde par les Portugais au XVIe siècle. La médecine coloniale britannique eut une influence beaucoup plus profonde. Depuis cette époque, les Britanniques se sont appliqués à détecter le contenu "religieux" dans les pratiques (et théories) locales de guérison, pour l’écarter et le ridiculiser. Pourtant, le religieux a continué d’investir les interstices de toutes les méthodes, dites scientifique, de la santé.

 

Le retour d'une synergie : la santé et le sacré


À l'époque contemporaine, on discerne une dichotomie presque paradoxale dans l'usage de la médecine en Asie du Sud: on croit en une médecine moderne avec son aura mondiale et universelle, mais en même temps on pratique avec engouement les diverses méthodes traditionnelles ainsi que les nouvelles méthodes (comme l’homéopathie) importées d'ailleurs. Cette pluralité dans le choix (entre mondial, local, high-tech, folklorique, etc.) n'est pas un développement unique à l'Asie du Sud. Il s'agit d'un processus mondialisé. Néanmoins, ce sont les traditions médicales dites "orientales" qui exercent une attraction considérable à l'échelle mondiale. Dans ce projet, il s'agira de réfléchir sur le lien entre cette nouvelle croyance en une pluralité thérapeutique et les postulats religieux (ou sectaires) incarnés à l'époque contemporaine par le domaine politique (Csordas).

Par exemple, le tourisme médical attire de plus en plus les étrangers vers le sud de l'Inde (Kerala, Tamil Nadu); dans le même temps, les mouvements charismatiques (catholiques et surtout protestants) sont en pleine expansion dans certaines régions en Inde contemporaine. En manipulant le matériel culturel local et en le combinant avec les stratégies thaumaturges développées par l'église (exorcisme, etc.) pour interpréter la détresse et la guérir, les mouvements charismatiques semblent être potentiellement attractifs pour un vaste public traversant toutes les dénominations religieuses (musulman, hindou, protestant, catholique et même athée). En ce qui concerne les cliniques ayurvédique (massage, phytothérapies, etc.) recherchées par les Occidentaux, les savoirs locaux sont aussi très souvent adaptés aux attentes culturelles des clients, enrobés dans une spiritualité écologique à la mode.

On peut parler d'un marché mondial de produits hybrides, renfermant à la fois les stratégies médicales et les techniques  religieuses, marché sur lequel l'Inde figure de manière prééminente. Finalement, en suivant les tendances contemporaines dans le paysage politique et idéologique en Inde, on se demande si (ou quand) les traditions médicales indiennes peuvent être aussi employées comme les ingrédients idéologiques de l'Hindutva.

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